Des contes en EHPAD

En tant que bénévole d’accompagnement en EHPAD (établissement d’hébergement pour personnes âgées dépendantes), Marie-Françoise Champarnaud nous livre son témoignage personnel, empreint de respect et de délicatesse. Au travers de son expérience de conteuse auprès des résidents, elle nous fait entrer dans l’univers des EHPAD, où la fin de vie peut se vivre autrement qu’à l’hôpital.

Marie-Françoise Champarnaud

Marie-Françoise Champarnaud

Bénévole d’accompagnement en soins palliatifs, je fais des visites aux personnes qui sont hospitalisées. Mais, la fin de vie ne se vit pas seulement à l’hôpital : elle se vit aussi en EHPAD et là, il arrive qu’elle dure… Soucieuse de ces personnes âgées, souvent fragilisées par la maladie et en particulier, les maladies neurodégénératives, j’ai souhaité intervenir auprès d’elles, toujours dans le cadre de l’association, mais différemment de ce que je fais à l’hôpital. Après avoir suivi un stage avec une conteuse et une anthropologue, j’ai proposé de venir conter une fois par semaine en EHPAD. Voici mon ressenti au bout de quelques mois de moments contes hebdomadaires.

Une communication encore possible

Camille, 103 ans, ancienne institutrice, est quasiment avachie dans son fauteuil et ne s’exprime que très peu verbalement. De temps en temps, elle me regarde… Je conte la petite fille aux allumettes. Quand arrive le moment des « retrouvailles » entre la petite fille et sa grand-mère, le visage de Camille s’irradie… Que se passe-t-il chez Camille ? réminiscence d’un souvenir scolaire, ou autre ? Difficile à dire mais peut-on toujours comprendre ce qui se passe chez l’autre ? en tout cas, ce n’est pas à n’importe quel moment du conte que ce visage s’illumine… Un soignant est toujours avec moi durant l’heure du conte : ce jour-là, c’est Caroline, l’infirmière qui, heureusement étonnée, me fait signe… mais oui Camille réagit… manifeste quelque chose de l’ordre du contentement …

C’est aussi cette dame qui arrive, recroquevillée dans son fauteuil, les yeux fermés. Elle non plus ne communiquerait plus… ? Je m’approche, me présente, lui parle en la regardant intensément, lui dit mon prénom et lui demande le sien : la réponse fuse : « Marie-Simone ! »

Le moment conte dure 1 heure : 3 contes entrecoupés de chants tirés du répertoire des personnes de 80 ans et plus… tous chantent soit avec une bonne voix, soit en articulant les paroles….

Un apport d’humanité

Je pourrai multiplier les exemples… Vivre ce moment correspond pour moi à un réel apport réciproque d’humanité. Je ne sors jamais indemne et repart toujours avec des questions, des confirmations dans mes questionnements…

Peut-on réduire une personne à ce que l’on en voit à un instant « t » de son existence ? ce qu’elle est dans l’identité de son être ne va-t-il pas bien au-delà de notre propre perception ?

Qui peut mesurer ce qu’il en est du ressenti dans la relation ? Ressenti émotionnel mais aussi ressenti lié au vécu, aux associations engendrées par l’écoute du récit ? Le conte fait appel à tout ce qui est de l’ordre du mythe ; le mythe c’est une manière de dire ce que l’on ne pourrait pas dire autrement …

Une émotion passe certes, mais que représente-t-elle dans la singularité de la personne qui l’écoute ? Comment en préjuger ? Comment pouvons-nous, même entre nous, percevoir et comprendre ce que notre voisin intègre de tout ce que nous lui disons ? Alors comment réellement percevoir le ressenti d’une personne fragilisée à qui les outils de la communication sont bien altérés ?

Conter et écouter

Conter, c’est s’impliquer dans le récit pour que les personnages, les actions, le contexte soient vivants aux oreilles des auditeurs… Mais c’est aussi écouter, écouter les réactions de l’autre, les intégrer dans la trame du récit en tenant compte de la singularité de chacun des écoutants… Mais n’est-ce pas ce qu’il nous est demandé de vivre dans une rencontre ? Que serait le bien-fondé d’un accompagnement sans écoute de l’autre ? Écouter, n’est-ce pas résonner et rebondir à ce qui est dit ou manifesté par l’autre ?

Conter en EHPAD, c’est d’une certaine façon faire entrer de la culture dans l’institution : nous allons bien écouter des concerts, au théâtre, au cinéma…. La culture passe par ces moments de connaissances, d’ouverture… alors pourquoi pas aussi offrir cette possibilité de participer à la vie de la société par le partage et l’écoute du conte, ?

Conter en EHPAD, c’est aussi savoir que comme dans toute rencontre, l’autre va nous apporter, va nous permettre de devenir plus humain. Les personnes âgées, fragilisées par de nombreuses limitations, physique, psychiques, sociales, ne nous apprennent-elles pas à prendre en compte dès maintenant, ce qu’il en est de la finitude ? Ne nous aident-elles pas à sortir de l’illusion d’une vie sans faille, sans manque ?

Un enjeu de fraternité

Ce moment-conte hebdomadaire est un moment de joie partagée, joie avec les résidents, avec le personnel… Joie dans la réalité de ce qui se vit dans le moment en tant que tel. Mais joie aussi de ce qu’apporte l’altérité… Être homme, femme, dans la société se construit tout au long de la vie. Vivre ce moment de rencontre, c’est offrir la possibilité de s’inscrire dans la réalité d’une société qui se construit avec êtres différents, fragiles tout comme tout un chacun… La personne atteinte par la maladie d’Alzheimer est une personne qui a toujours sa qualité de sujet. C’est donc un individu toujours en construction : nous nous construisons ensemble au travers de cette activité.

Vivre ce moment conte, c’est vivre un moment de fraternité : la fraternité porte sur l’être et non sur ce que l’autre sait faire. C’est faire le pari de l’être : n’est ce pas vers cela qu’il faut se tourner ? Cette fraternité que nous devons à tout humain me semble être un enjeu pour notre propre humanité.

Une réflexion au sujet de « Des contes en EHPAD »

  1. Moine Marie-Claude

    Bonjour,
    Merci pour votre témoignage. Je suis dans l’association ACTES 26 dans la Drôme et j’accompagne à l’unité de soins palliatifs de Crest des personnes en fin de vie. Depuis un an, avec une autre conteuse et une musicienne du même groupe, nous allons en EHPAD pour conter sur la vie et sur la mort.
    Votre vécu me parle fortement et le bonheur que vous en retirez aussi.
    Trouver des contes est pas toujours facile. Auriez-vous des titres à nous communiquer.
    Je vous remercie.
    Cordialement
    Marie-Claude Moine

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